J’ai eu la chance de vivre
Plus de huitante Noëls
Et j’ai lu tous les livres,
Récité les missels
Je découvris très tôt
L’ivresse du déballage
Ces cadeaux fascinants
Qu’on offre aux enfants sages
Sapins enguirlandés
Et scintillant d’épis
Sur la table décorée
La dinde était farcie
C’est ce moment magique
Que choisissait ma mère
Pour un rappel biblique
Concernant la misère
Nous apprenions ainsi
Que l’un de nos semblables
Etait né loin d’ici
Tout au fond d’une étable
Sur un grabat de paille
Réchauffé par un boeuf
Il tentait vaille que vaille
De faire un monde tout neuf
… Et comme pour faire bon poids
Elle nous disait enfin
Qu’un million de chinois
Mourraient aussi de faim
Allez savoir pourquoi
Les plus beaux des cadeaux
Nous laissaient un peu froids
… Ne sont-ils donc pas beaux ?
Et le manque d’appétit
Inquiétait nos parents
Mangez donc, mes petits
Faites plaisir à maman !
Et soixante ans plus tard
Quand les sapins fleurissent
Je cultive le cafard
Au clan des pessimistes
