Excusez-moi, Madame, je voudrais vous dire un mot, juste un mot, un bon mot peut être et si j’osais, qui sait… un mot tendre.
Je le prononcerais du bout des lèvres, discrètement comme si je voulais le retenir par-devers moi et j’attendrais… je vous attendrais, vous qu’un mot transporte, vous à qui j’ai tant à dire.
Je vous demanderais de m’écouter, alors on s’entendrait bien, pour longtemps; les mots couleraient, des mots d’animaux sauvages, des noms d’étoiles filantes, de longs mots langoureux au parfum de cherimole, des mots sans fin, mais jamais, non, jamais le mot de la fin.
Alors le flot des mots formerait des phrases, puis des discours qu’il serait séant de comprendre à demi-mot.
Finalement, émergeant des méandres torturés d’un parcours sémantique obscur, tous ces mots ces phrases et ces discours iraient se jeter dans les océans de l’oubli pour amuser les poissons.
Parfois d’aucuns pêcheurs tenteraient d’extirper du ventre aquatique, quelques mots gisant par le fond de désuétude pour en arroser les phrases de conversations anodines, parfois même, certains seraient remis à la mode imbécile des perroquets de pacotille.
Et puis un jour, un poète mal inspiré ne trouvant plus aucun mot à étaler sur son papier d’alexandrins déciderait de les supprimer, tout simplement.
Plus de mots vides de sens, plus de gros mots, plus de mots qui dépassent la pensée… plus de mots à double sens, plus de dernier mot.
Ainsi le mot qu’on regrette d’avoir prononcé, le mot de trop, le mot qui blesse, le mot de Cambronne, ainsi plus de malentendus, plus d’ambiguïtés, plus d’antinomies, plus de dialogues de sourds… le calme, la sérénité, l’entente.
Encore sourdraient ça et là quelques non-dits sans importance… puis… excusez-moi, Madame, je crois qu’il ne resterait plus qu’un seul mot, le seul mot qui garantit la paix, un mot plus riche qu’un dictionnaire entier, un mot qui à lui tout seul est plus universel que les mots les plus recherchés du langage des savants, un mot qui se suffit à lui-même, un mot qui n’en appelle aucun autre, le dernier mot que je vous adresserais, Madame, Silence.

merci pour le compliment !
Merci pour ce texte.