Pour clore l’aventure italienne

IMPRESSIONS   d’un vieux loup de lac

Participer à une régate de bateaux hypersophistiqués, habités par des marins passionnés – techniciens à l’affût du moindre détail susceptible d’améliorer le rendement de leur navigation.

Entrer à pas feutrés dans un monde de technologie de chronométrage, de matériaux, de miles gagnés et de kilos perdus.

Se frotter à des skippers immergés dans leur monde d’ exploits, espionnant les voisins, distillant parcimonieusement quelques informations de dernière minute.

Voir l’évolution d’une série de voiliers nommés mini 6.50, des bateaux dont les améliorations  se mesurent autant à une certaine mode qu’au perfectionnisme de ses skippers.

Se lier avec un jeune marin un peu désorienté dans ce monde de résultats et un peu handicapé du simple plaisir de naviguer.

Constater que ce marin bourré de volonté et force détermination avait redonné l’allure d’un bateau neuf à un misérable accidenté, tout ceci entouré de marins souvent à la solde de richissimes sponsors donc ayant tout loisir de délaisser le côté matériel pour se consacrer intégralement à leur forme physique et à la préparation minutieuse de la course.

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Le départ fut donné à 12heures, ciel couvert et vent modéré. Les premiers bords furent l’occasion pour nous de trouver nos marques, repérer la couleur des ficelles et leur utilité … Bref l’occasion de rater notre départ. Pas grave ! Deux concurrents se sont déjà télescopés avant le coup de canon, nous, nous étions entiers. Pas bien partis mais entiers !

Première île en vue, il s’agit de la contourner sans trop subir ce qu’on nomme les effets de côte, c’est à dire l’inflexion du vent générée par le rivage.

Première constatation : Les cadors sont déjà loin devant. Deuxième constatation beaucoup plus positive : Notre embarcation qui titre tout de même quelques quinze années d’existence, semble se comporter de manière tout à fait honorable, notre vitesse n’ayant rien à envier à celle de la troupe.

L’île contournée, c’est l’heure du spi … Manœuvre réussie, bien sûr par le skipper. La nuit tombe, le vent lui, se lève. C’est alors une déboulée d’enfer vent arrière, 20 nœuds de vent. D’ ééénormes vagues, le planning est annoncé, jusqu’ à 15 nœuds, cela faut l’vivre ! De vagues silhouettes nous signalent que de noires îles ne sont pas loin et comme la nuit fausse magistralement toutes nos notions de bruit, vitesse et distances, c’est l’occasion d’un léger stress.

Le capt’aine gère royalement la situation et la surface de voiles avoisinant les 120m2… pour une coquille de noix, de l’avoir vécu laisse un souvenir… disons, de virilité.

Au milieu de la nuit, la fatigue se fait sentir et a tendance à amoindrir nos forces autant morales que physiques, c’est bien connu.

Il s’agit de rester réveillés, on tente de manger, un quignon de pain un peu humide, une pomme et trois tomates cerises achetées en vitesse au marché. Pour le café chaud prévu en fin de repas, le réchaud a rendu l’âme… Pas de café ! On fera sans !

Puis une énorme île à gérer le cap’taine est en mode zombie comment la contourner sans subir le déventement bien connu. L’île de Paix de Villeneuve est beaucoup moins perturbante.

Au lever du jour, il s’agit de remonter un interminable parcours, le vent dans le nez, les vagues, itou, soit quoi ? Environ 150 km et 150 km au près dans 20 nœuds de vent et des vagues ééénormes, je ne le souhaite à personne !

Après consultation de l’électronique du bord, le chef annonce que notre arrivée se situe aux environ de 4 heures du matin, si tout se passe bien ! Ah… Tout de même !

Transi de froid et pas loin du bout de ses forces Aymeric grelotte de froid, s’endort de temps en temps mettant le bateau  face… courageusement, je m’empare de la barre, lui s’écroule et dort.

C’est alors que ne connaissant pas la configuration de la côte très différente de celle du haut Léman, la vision de lumières nous fournit autant de fausses informations génératrices d’inquiétude quand à la justesse de notre cap. Nous enroulons quelques virements pas très scientifiques…

Quelques hallucinations plus tard nous offrent  des images de fantômes ou d’éléphants roses navigant devant nous. Le délire, c’est quoi, au juste ?

Jamais de ma longue vie de rebat et de vaguelettes, au cours de cette interminable remontée faite de vent et de bateau s’écrasant dans les vagues dans un bruit de tonnerre ne m’avait  provoqué autant de sueurs…. Et pas de chaleur !

Les fantasmes envahissaient ma pauvre tête déliquessante, de lits moelleux entourés de coussins accueillants, d’un petit café siroté tendrement devant un super programme de télé, bref, l’image d’un monde meilleur et en première importance, sec ! Je ne comprends pas comment les poissons peuvent vivre des années durant, mouillés jusqu’aux arêtes sans jamais l’idée de sécher leurs écailles.

Puis … Tout à coup !! Regarde ! Les marques de la ligne d’arrivée ! Enfin !  En fait, quelques éclats évanescents, sont-ce les bonnes ? Oui… Non…

«  Tu les vois ?

« Oui… Non… enfin je ne sais pas.

« Alors tu les vois ou non ?

L’occasion de futiles énervements, ce sont les bonnes qui finalement semblent se dessiner mais nos sens complètement dégénérés par le manque de sommeil, le froid et la vision nocturne déficiente, la distance à parcourir est encore de 1 heure… 1 heure, vraiment ?

Finalement, le moment tant attendu…. Nous franchissons la ligne d’arrivée, cette ligne tant espérée… Ouais !!! C’est fait, on y est ! On a pris le départ et franchi la ligne d’arrivée, le contrat est rempli. (Sur un air connu : On est les meilleurs !)

J’imaginais alors le montagnard ayant marché sept heures et apercevant enfin le toit d’un refuge.

C’est à cet instant que la perte de mémoire se fait sentir. Un peu comme la mère ayant tout oublié de ses souffrances dues à l’accouchement, en accueillant son bébé sur elle.

Perdus mon bonnet, mes lunettes et la lampe frontale qui ornait mon front dans l’excitation du moment, nous sommes remorqués jusqu’à la place qui nous était dévolue.

40 heures, 5 mn et 15 secondes de vent, de vagues, de fatigue et de froid, on pose le pied sur la terre ferme… et ça continue… ça tangue ! Non !

Nous quittons alors au plus vite la galère de nos souffrances entrecoupées de scènes de grande joie, une seule ambition, une ambition de survie, il faut dormir, s’écrouler au plus vite dans un lit doux et chaud, mouler nos corps meurtris dans un matelas garanti 10 ans, mais dormir loin, loin de l’élément liquide. Mais voilà bien encore un fantasme : Allez trouver un hôtel à 4 heures du matin hors saison. Un petit somme sur la banquette avant du bus fera l’affaire.

C’est incroyable de réaliser ce que la vie luxueuse nous éloigne des besoins fondamentaux.

Comme déjà cité, le morceau de pain accompagné d’une pomme  représentèrent un bon repas, le siège avant du bus, un lit convenable et donc acceptable.

Notons en marge que l’accueil  fut chaleureux et qu’ Anabelle, la belle multiglotte aux chaussures roses et violettes ou oranges et blanc, je ne me souviens que du mélange flashy, nous a gratifiés de toute sa gentillesse et de son aide au moment délicat de l’inscription.

Voilà l’histoire rocambolesque de plus de 40 heures d’une navigation aussi exceptionnelle que fascinante avec son lot de moments de joie, d’autres de déprime, d’énervement, de faim, de froid et d’extrême fatigue. Un raccourci de vie faite aussi, élément essentiel, de la cohabitation de deux êtres habitant le même espace réduit à 6mètres, impossible à fuir ! Deux amateurs de voile, deux générations partageant une passion et c’est la preuve de l’idée stupide émise du soi-disant conflit des générations.
PS: Pour éviter de nuire à sa réputation déjà pas glorieuse, le rédacteur de ce texte a omis volontairement de citer certaines de ses  actions peu adéquates durant le périple.

4 réflexions sur “Pour clore l’aventure italienne

  1. Quel récit palpitant, quelle aventure! C’est formidable d’avoir pu lire ces lignes et se rendre compte quel souvenir vous allez garder tous les deux.
    Bravo au Marin des Alpes, bravo au reporter intrépide qui s’est lancé avec lui! A tous les deux bon vent pour continuer!

  2. A ce stade, avec tous les aléas de la course (et c’est peu de le dire !), soit on « s’étripe », soit on « s’aime »… Pour ces deux là, le mot amitié prend tout son sens et, cela, c’est cadeau … mm

  3. Il est aussi très agréable de savoir que des amis nous ont suivis et encouragés…

  4. La rédaction de la gazette a un engagement sans faille. Elle n’a pas hésité à payer de sa personne pour nous rapporter une vue très réaliste de ce qu’est une course à bord d’un proto de 6,50 m. Merci de nous avoir fait partager cette belle aventure, d’avoir soutenu le skipper qui depuis 5 ans se bat pour atteindre Son Objectif. Merci également à tous ses soutiens (ils se reconnaitrons). Notons que cette aventure italienne, malgré le froid et l’humidité transpire une amitié sans faille.

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