Jour 2
Les photos ci dessous sont l’oeuvre d’assistants photographes, le reporter de la gazette étant trop occupé à la manoeuvre.
Les photos ci dessous sont l’oeuvre d’assistants photographes, le reporter de la gazette étant trop occupé à la manoeuvre.
De l’absence au superflu
Il fut un temps où l’homme vivait, ou plutôt survivait, menacé de mort par la grippe, un mauvais refroidissement ou des suites de maladies inconnues à ce jour.
Ceux d’entre les humains qui avaient la chance d’être dotés d’une robuste constitution et de défenses immunitaires solides, vivaient vieux, parfois pour les plus chanceux, jusqu’à cinquante ans.
Maisons sans chauffage, que de l’eau froide à la fontaine, une hygiène douteuse additionnée de tâches ménagères épuisantes étaient le lot de l’humain moyen.
Les médecins d’alors se trouvaient démunis devant des symptômes annonçant des maladies dont personne n’avait connaissance et par conséquence, incapables de prescrire des médicament inexistants. Les saignées et les lavements étaient prescrits mais les résultats stagnaient en deçà des résultats escomptés.
La funeste conséquence avait été baptisée sélection naturelle. L’on mourrait parfois déjà à la naissance ou alors dans d’étranges conditions dont parfois le seigneur était paraît-il, l’auteur.
Un fait demeurait : L’humain d’alors ne pouvait compter que sur lui pour sa survie. Avec plus ou moins de chance, de la prudence et le moins possible de risques, il pouvait couler des jours en bonne santé.
Les sorciers et autres alchimistes engendrèrent, modernisme exige, des chimistes triturant leurs fioles fumantes et usèrent leurs yeux à force d’observations à travers leurs microscopes. Ils s’accouplèrent à des biologistes qui se mirent en quatre pour en premier lieu tenter de découvrir de toutes petites bêtes invisibles à l’œil nu mais qui se révélèrent pour certaines plus dangereuses qu’un tigre en colère. Ils analysèrent aussi la masse de substance aqueuse circulant dans nos corps et provoquant des humeurs étranges.
C’est ainsi qu’à force de nuits blanches et de crises de désespoir, cette nouvelle association de scientifiques modernes finit par être capable de prolonger certaines vies qui par le passé eussent été prestement écourtées.
Certains des scientifiques, plus aguerris aux choses des finances que les premiers néanmoins leurs amis, se nommèrent à l’unanimité pharmaciens ou farmaciens, c’est selon. Ils eurent en effet l’idée pas stupide du tout de confiner certaines substances trouvées dans de jolis flacons et autres fioles qu’ils se promettaient de vendre très cher aux malades, très cher car cette nouvelle corporation avait immédiatement posé certaines conditions à son existence : Ils voulaient jouir d’un niveau de vie élevé.
Petit à petit cette caste d’individus sauveurs de l’humanité en déréliction sauva, contre rémunération, reconnaissons-le humblement, de nombreuses vies.
Ils inventèrent, inventèrent encore, des pilules blanches, des bleues, des blanches et bleues, toutes au goût bizarre mais à l’efficacité reconnue.
Chaque maladie dès lors déclina son antidote et les dignes représentants d’Esculape se frottaient les mains d’aise.
Il fut alors décidé d’apprendre aux médecins, jusque là incultes, à rédiger de somptueuses ordonnances aux terminologies incompréhensibles pour le citoyen moyen, lui évitant ainsi de poser au thérapeute d’embarrassantes questions.
Pour couronner l’action salvatrice de tout ce petit monde, une toute nouvelle profession devait voir le jour : Ses adeptes n’étaient ni médecins, ni savants, leurs qualités se trouvaient bien ailleurs, on les nomma publicitaires.
Garçons de courses des financiers, bien connus, eux, depuis toujours, ils furent investis d’une tâche aussi valorisante que résolument tournée vers l’avenir, on leur expliqua que la vente d’un médicament certes conservait sa vocation première de guérir un disfonctionnement dans nos corps en délire mais qu’il était séant qu’ils trouvassent des moyens élégants et efficaces de gagner plus d’argent.
Après des mois de cogitation génératrice d’aigreurs d’estomac, ils vinrent, leurs attaché-cases débordant d’idées :
1° Il était urgent de ne plus considérer le médicament comme substitut à nos inaptitudes à la vie sereine mais au contraire inciter le chaland – souffrant à trouver satisfaction dans l’ingestion du médicament, à désirer sa consommation, en sommes !
Pour ce faire, il fut établi devant une assemblée enthousiaste, que l’emballage deviendrait sous peu de première importance, un médicament bien emballé, habillé de couleurs chatoyantes, se consomme avec plus de plaisir.
2° Un médicament pour soigner une maladie peut paraître à première approche utile pour la progression de la médecine mais en y regardant avec l’acuité incisive de la gent financière, le rapport de un à un est tout simplement aberrant.
C’est ici que fort du principe immuable le la progression, le financier sollicita une entrevue, sorte de conférence tripartite, avec le chimiste et le pharmacien.
Le postulat qu’il énonça était d’une évidence enfantine :
Vous fabriquez une substance en vue de la guérison d’une maladie, pourquoi n’inventeriez-vous pas plusieurs médicaments pour la même maladie ?
Impossible !
Répondit l’homme des fioles car la molécule du principe actif de chaque médicament nécessite des années de recherches, sa composition recèle des tonnes d’intelligence.
Le publicitaire, qui se trouvait de l’autre côté de la table, lanca alors un clin d’œil complice au financier.
Après avoir poliment salué le chimiste, c’est dans l’ascenseur que le financier questionna : Il lui demanda la raison de son clin d’œil au moment le plus lourd de l’entretien.
C’est simple, rétorqua l’homme des campagnes, même en ville, et avec l’intelligence de ceux manquant de culture :
Vous prenez le même médicament et moi je vous imagine des conditionnements différents.
Génial ! Fut la seule réponse du financier épaté qui n’avoua pas que l’idée était déjà venue à son esprit cartésien. Ses félicitations étaient la conséquence d’un cours avancé de communication avec ses inférieurs hiérarchiques lors duquel il fut évoqué les avantages de les valoriser, pour retarder leur demande de réajustement de salaire.
Le pharmacien aussitôt contacté, sauta de joie à l’idée de gonfler son chiffre d’affaires grâce à la diversité d’un produit, il devenait alors l’épicier du médoc.
Ainsi, l’ère des maladies soignées coulait des jours heureux, médecins, pharmaciens et chimistes voyaient leurs statuts financiers s’élever et, surprenante conséquence collatérale du fait, les menuisiers y trouvèrent aussi un bénéfice en créant l’armoire à pharmacie, étonnant, non ?
Tous et toutes, à côté de la machine à laver, l’aspirateur et l’armoire à balais, exhibèrent fièrement sur le mur de la salle de bain, une armoire à pharmacie.
Là encore – mais où donc s’arrêtera leur génie ? – Nos compères pharmaco- créato-financiers exultèrent :
Un élément de taille leur avait échappé : Si les malades consomment des médicaments stockés dans l’armoire idoine, c’est très bien … Mais alors les bien portants… Qu’achètent-t-ils ?
Il n’en fallait pas plus pour que germe en ces têtes calibrées d’or une nouvelle mesure, celle de prévenir au lieu de guérir.
La notion subtile de prévention vit le jour, ce jour.
Encore une naissance qui fut fêtée dans l’allégresse de ceux pour qui tout réussit.
Ils partirent du postulat suivant : La santé est un état précaire qui ne présage rien de bon. Vous pensez être en santé aujourd’hui … Le serez-vous demain ?
De nouveaux médicaments porteurs de noms gracieux se mirent en quatre pour nous prévenir de toutes les hypothétiques attaques sournoises à notre santé.
Vous avez de la peine à vous endormir, la perspective d’un bon souper vous inquiète, votre mémoire est défaillante, le vent du sud pourrait bien vous occasionner d’endicapantes céphalées ? Mieux vaut prévenir ! Une petite pilule rose, un flacon bleu, un suppositoire vert.
Le succès de la prévention se fit savoir par les armoires à pharmacie, même celles des bien-portants devenant tragiquement trop petites.
On remarquera ici que les médicaments répondaient ainsi au triptyque suivant : Les curatifs sensés annihiler une maladie, ceux garantissant le bien être et le respect de l’équilibre égocentrique de chacun, et puis, pour terminer, ceux « au cas où ! ».
La société de consommation qui nous fait collier, répond en sommes à des critères résolument simples, l’on pourrait même n’en citer qu’un, l’essentiel : Toujours plus !
Toujours plus de consommation, toujours plus d’argent pour certains, en triste conséquence, toujours moins pour les moins chanceux.
Donc l’étape franchie de la multiplicité de produits aux caractéristiques semblables mais à l’habillage subtilement différencié, il fallait trouver mieux, encore mieux. Enfin … différent, bref la chasse au chiffre d’affaire stagnant était ouverte.
Il fallait bien constater que le dieu consommation émettait quelques faiblesses qu’il eut été séant de prévoir … même les dieux ont leurs faiblesses !
Les médicaments habilement distribués affichaient des résultats réjouissants … Les ex-malades retrouvaient leur bonne santé et par une logique implacable, leurs armoires à pharmacie devenaient encore trop petites !
Là encore, l’intelligence frappa un grand coup à la porte de la société en santé. Il suffisait de modifier l’échelle des malaises, mieux ! Jusqu’à aujourd’hui, on proposait au chaland des médecines améliorant sa santé chancelante, dès lors, on proposa au consommateur bien portant de devenir encore mieux portant, la subtilité de l’astuce atteint ici quelques sommets.
Voici le principe diabolique : En y regardant de près, peu d’entre nous sommes réellement satisfaits, de nos vies, de nos nuits, nos pensées parfois létales, nos anatomies s’éloignent des canons en vigueur, nos performances aussi bien mentales que sexuelles, bref, la nomenclature loin d’être exhaustive méritait le détour.
Ces malaises souvent inconscients ou enfouis sous d’étranges comportements, il s’agissait tout bonnement de les révéler au grand jour, un chemin de l’inconscient au conscient.
On incita d’abord les futurs acheteurs à observer attentivement ceux et celles qui, eux ou elles, sont intelligents, beaux, riches, forts, amoureux et sexuellement imbattables. Les supports publicitaires regorgèrent rapidement de ces exemples qui, il faut bien le dire, paraissaient beaucoup plus heureux et satisfaits que nous autres, embarrassés d’imperfections. D’ici à entreprendre des actions violentes visant au mimétisme.
Et si quelques dissidents vous rétorquaient un brin d’ironie aux lèvres, qu’ils se trouvent très bien comme ils sont, le facteur temps est encore une arme, alliée du publicitaire. Il suffit de répéter, répéter encore l’information et c’est mathématique, les plus réticents finiront par craquer.
Explication : Combien de fois avons-nous répété à nos enfants qu’il était poli de saluer la dame, de remercier celle qui vous donne un biscuit, de ne pas cracher à côté de l’assiette, de demander à papa avant de s’emparer de la glace au chocolat !
Les animaux du cirque peuvent témoigner du même principe, les adeptes de sectes, aussi.
On appelle cela éducation. Se pratiquant en premier sur l’enfant, plus modelable, l’adulte lui aussi est concerné. On dit, répète et cela finit un jour ou l’autre par exciter les neurones concernés, on obéit.
Ce mécanisme est d’autant plus efficace et intéressant qu’il permet d’insérer insidieusement dans à peu près n’importe quel cerveau n’importe quelle idée, croyance que d’aucuns responsables voudraient bien y semer de bonnes manières, les mauvaises, aussi ou tout simplement l’amour de la consommation.
Une constatation fut encore ajoutée au dossier : Plus l’individu est jeune, plus l’efficacité du mécanisme est efficace et durable.
En résumé, nous étions insatisfaits et l’ignorions, la première étape fut de révéler à nos esprits torturés la dure vérité, ce fut parfois un rien brutal mais les méthodes viriles sont parfois nécessaires.
On aurait pu, après révélation, nous laisser dans la peine et le désespoir de n’être que ce que nous sommes, que nenni !
Dès aujourd’hui, quels que soient le lieu de vos manques, vous avez la possibilité d’y remédier, oui ! D’y remédier. N’est-ce pas beau, le progrès ?
La nomenclature ci dessus citée n’est certes pas exhaustive mais il serait fort étonnant que vous ne vous y retrouviez pas. Pour les plus chanceux, ils n’en constateront qu’une ou deux, les moins nantis se permettant de les accumuler, en voici quelques exemples :
Notre corps est visiblement imparfait, quelques interventions chirurgicales rectifieront les courbes des nez, des pommettes ou de la culotte de cheval, la myopie disparaîtra sous le bistouri, vos dents ne sont pas assez blanches ? Quelques billets de cent francs et le tour est joué. Tout, absolument tout aujourd’hui est améliorable, vos imperfections ne trouvent plus la moindre excuse.
Observons maintenant notre esprit : Be positive devrait être le chant de rassemblement de tous et toutes, le sommeil, réparateur et votre mémoire venant au secours de vos discours. Ce n’est pas le cas ?
Le pouvoir exercé sur les autres se profile en dénominateur commun de notre race, une puissante voiture, grande, grande, grande, des vêtements griffés, la montre de Sarkosy, un bureau en chêne massif et un attaché case aux coins dorés sont indispensables pour impressionner.
Il n’y a malheureusement que la bêtise à laquelle aucune chirurgie esthétique, aucun thérapeute, professeur, financier ou gourou n’ont jusqu’à ce jour pu transformer en intelligence.
Et nous voilà aujourd’hui, grands, beaux, forts, déridés et cons, dormant comme les loirs, mangeant à satiété, habillés de mode, nous déplaçant dans des carrosses de ferrailles et touts couverts d’argent.
Excitant ainsi la jalousie de tous et toutes, nous avons rejoint le paradis du dieu consommation jusqu’à l’agonie, véritables singes savants obéissant et prêts à tout pour accumuler le superflu certifié indispensable par les disciples du bonheur.
Nous communiquons par l’intermédiaire d’appareils hautement technologiques nous préservant de promiscuités inquiétantes et par là même nous nous trouvons seuls, déprimés, noyés dans de vaniteuses et subjectives ambitions aux aguets de l’objet inutile qui pourrait encore venir compléter l’arsenal d’objets inutiles qui meublent nos solitudes.
Il fut un temps, heureusement révolu où l’homme mourrait par manque de l’essentiel, aujourd’hui, il crève tout doucement, étouffé, bouffi, écrasé et frustré malgré tout. Il consomme des antidépresseurs, se plaint de la vie chère et de mal de dos, ne comprend pas pourquoi ses amis le trahissent, se vautre devant sa télévision et s’emmerde avec ostentation.
Certains experts raffinés et idiots s’exclament ; Mais comment se fait-il ? Il a tout pour être heureux !
Alors il tombe malade et consulte un docteur qui lui prescrit la magie de médicaments.
– Huit mille francs, un vélo.
– Plaît-il ?
– J’ai dit : Huit mille francs, un vélo.
Deux roues, un cadre, une selle et deux pédales, huit mille francs.
Ah, pardon ! J’oubliais le guidon.
L’autre jour une de mes errances sur mon vélo à six cent francs, me conduisit devant un garage. J’y avise une Jaguar dont le prix de vente affiché était de huit mille francs. Le panonceau spécifiait : En très bon état.
En béotien naïf que je suis, j’aime à trouver réponse à certaines questions, les mauvaises, certainement…
Un exemple : Pourquoi désire t-on pratiquer le vélo ? Deux raisons principales émergent de mon esprit simpliste.
La première m’incite à me réjouir d’un déplacement silencieux, mu par une énergie naturelle, tout en jouissant du paysage.
La deuxième me permet, par le biais du sport, de conserver une âme saine dans un corps musclé, donc sain itou.
L’existence d’un vélocipède à huit mille francs fait éclater la preuve de mon navrant déficit de perspicacité.
Le rationalisme dont je suis la victime, a tout simplement occulté quelques motivations d’ordre bien supérieur à mes arguments primitifs.
En toute première ligne, la passion ne peut en aucun cas être passée sous silence, cette passion qui déchaîne les victimes et baigne dans la vanité.
Le passionné s’emmerde, alors, pour remplir sa vacance existentielle, il se passionne : Pour les timbres poste, pour l’art, pour la collection d’opercules, pour l’informatique, pour Dieu, pour l’alcool… Bref, il se passionne.
La caractéristique de cet exclusiviste est sa capacité à beaucoup sacrifier à sa passion, quand on aime, on ne compte pas.
La performance, qui est considérée comme une sorte d’alibi virtuel, n’est que vanité puérile, virtuelle, car il préfèrera souvent la regarder à la télévision.
La domination est génératrice d’envie, de respect imbécile et d’admiration béate.
– As-tu vu le splendide vélo, il a le dérailleur du champion du monde, les roues de la médaille d’or olympique, bref c’est la « Jaguar » des vélos. Huit milles francs.
L’identification, elle, relève d’un infantilisme primaire frappant aveuglement, sans distinction de rang ou de statut social.
Un de mes voisins est un docteur dont la bonté reconnue n’a d’égal que sa conscience d’appartenir à une élite culturelle.
L’autre dimanche, je l’avise, sortant de sa demeure bourgeoise en poussant un vélo de course encore tout bariolé de ses récents succès au célèbre tour de France.
Mon regard quitte le véhicule rutilant aux origines prestigieuses pour converger sur celui qui probablement va le chevaucher : maillot moulant multicolore bardé de publicités tapageuses, un véritable chef d’oeuvre de vulgarité mercantile. Et là où ma compréhension de la race humaine m’abandonne, c’est l’incroyable fait que toute cette publicité, cet étalage grotesque de vendeurs de n’importe quoi, il la paye, il la paie très cher. Faire payer le consommateur pour promouvoir ses propres produits… ça c’est fortiche !
Le bon docteur de mes voisins paie, paie très cher les trois kilomètres qu’il va bonant malant parcourir tremblotant sur son vélo, il paie cher le droit de s’identifier à un champion de pacotille, il paie très cher son tour du pâté de maisons, revêtu du maillot jaune, dissimulant avec peine ses bourrelets.
L’enfant que je fus se plaisait à mimer les Zorro ou Tarzan, la moindre baguette servait d’épée pour tuer l’ennemi, le cri de l’homme de la jungle avait été appris pour impressionner les petites copines à tresses…
Alors, Docteur… c’est à cela que vos brillantes études vous ont conduit ?