
Mois : août 2021

Un boéland célèbre

LE SOUS-MARIN D’EAU DOUCE
Ma trop lointaine scolarité ne m’a gratifié que de peu nombreuses séquelles. L’une d’elles pourtant m’a enseigné que notre planète terre était frileusement emmaillotée dans deux éléments fondamentaux :
Le premier, domaine de la mouette rieuse et de la montgolfière emplit nos poumons d’aise et préside aux émois d’instrumentistes lyriques. L’autre agrémente le whisky et nos salles de bain.
En vieux navigateur que je suis, la conjugaison de ces deux éléments m’a offert de grands moments de bonheur.
Le miracle est consommé de bénéficier d’une énergie toute naturelle voguant à mi-chemin entre l’univers de l’oiseau et la raison de vivre de la perchette.
Or la faveur d’un hasard me fit croiser la route de Jacques Piccard.
Pilier central d’une auguste famille, ce passionné de cosmologie et de ses éléments vitaux me fit part de préoccupations écologiques.
– Seriez-vous intéressé par une plongée en sous-marin ?
– Plaît-il ?
– Oui. Vous connaissez sans doute l’existence du F.-A.Forel ? Ce sous-marin que j’ai construit, plonge au large de la Becque aux fins d’observer l’épave d’un vieux bateau gisant par 60 m de fond suite à un fatal échouage : L’Hirondelle repose en effet depuis 136 ans agrippée à la falaise, tout près de la côte.
Succédant à ma première réaction épidermique : Qu’irais-je faire dans ce monde sans terrasses au soleil, ma curiosité naturelle me fit rectifier : Dans le fond… Pourquoi pas ?
Le soir venu défilèrent dans ma tête les lieux communs tels que : Qui ne risque rien n’obtient rien, ou plus stupide encore : On ne meurt qu’une fois. Mais à ces poncifs d’obédience Judéo-chrétienne, affleura la réminiscence d’un vieux traumatisme d’enfance :
J’étais allé au cinéma, sans doute en récompense à une de mes trop rares bonnes notes, le film relatait les dernières heures d’un équipage sous-marinier en panne de moteur. Le bâtiment gisait par le fond, l’équipage dans l’attente de la dernière molécule vitale d’oxygène.
Cette lente et impitoyable agonie génialement mise en scène vous aurait garanti une armée de claustrophobes.
Je n’en suis pas vraiment mais l’idée de manquer d’air me fige !
Jeudi, 16h30. le vent d’ouest souffle par intermittence sur un lac scintillant de moutons, l’air est frais.
Je suis au ponton prévu pour l’embarquement, un homme plus âgé que moi est à mes côtés, j’apprends qu’il sera co-passager de l’expédition et qu’il tient à se faire photographier un drapeau turc sur son poitrail.
Barré de main de maître par Monsieur Chappuis, un gros bateau ronronnant vient se glisser au flanc du ponton, un peu comme le ferait un chat en quête de câlins.
Les banalités d’usage commises, je m’apprête à monter à bord, une formalité m’en empêche, il s’agit avant toutes choses de monter sur un pèse-personne.
L’occasion de m’irriter d’un poids excessif, un rien contrarié, je rallie le bord.
Ce bateau impressionnant d’appareillages ésotériques doit nous conduire jusqu’au submersible, quelques minutes encore de navigation à l’air pur… nous y voilà.
Mon penchant pour l’architecture navale m’avait jusqu’alors poussé à n’admirer que ce que les bâtiments flottants présentaient de visible hors de l’eau. Ici, de visible, il n’y avait qu’une sorte de pont légèrement bombé au ras de l’eau, coiffé d’accessoires énigmatiques, en son milieu un trou la gueule béante flanqué d’un dôme en plastique transparent.
L’un après l’autre, nous fûmes conviés à poser délicatement sur cette frêle embarcation nos pieds léchés par des vaguelettes courant sur le pont, il s’agissait ensuite de s’engouffrer dans le trou séparant le monde du soleil de celui terrifiant des profondeurs.
Dernier à descendre je me retrouvais assis sur un petit coussin de mousse bleue, la couleur du large, juste devant moi, à ma gauche le pilote, à droite, mon compagnon anonyme d’aventure. Devant eux un grand hublot circulaire concave dirigé vers le bas qui vraisemblablement allait devenir l’écran de nos étonnements.
Sans même m’en rendre compte, le dôme s’était rabattu juste au dessus de ma tête, mettant fin à toute tentative de fuite.
En me hissant sur mon siège, je coiffais ma tête du dôme apercevant vers l’avant le canot qui nous prenait en remorque, cap vers le large.
La légère houle transmise à notre esquif raviva ma mémoire à une réalité déjà fréquemment éprouvée lors de mes pérégrinations nautiques, la moindre vaguelette m’a toujours interdit toute descente dans une cabine de bateau, le mal de mer est un pieuvre qui crache son encre sur le pauvre marin déliquescent.
Le sous-marin d’eau douce bercé d’un mouvement pendulaire, la panique me fit consulter l’emplacement des poches sises dans mon ciré… en cas de vomissements… Quelle horreur !
Un bruit bizarre signifia que l’amarre nous avait abandonnés, confirmation faite par l’eau envahissant mon chapeau transparent.
Cette fois-ci, nous nous enfoncions dans le gouffre terrifiant des abysses lémaniques et il n’était plus d’alternative philosophique autre que celle d’un fatalisme contraint.
Mais que suis-je donc venu faire dans cette galère ? J’ai l’insigne chance d’habiter un lieu bercé par la magie d’un lac merveilleux surplombé de cumulus sublimes et je vais me noyer sous cinquante mètres imbéciles d’une eau vaseuse, tout cela pour voir les vestiges d’une misérable épave accrochée à la falaise.
Je me contorsionnais une fois de plus pour regarder vers le haut.
La surface tourmentée par des reflets subtils et miroités subissait le phénomène optique que j’avais appris jadis : La réflexion totale.
La connaissance ne fait pas le bonheur.
Je décidai d’obvier à ma panique sous-jacente en me concentrant sur mon environnement.
Trois personnes confinées dans un volume incroyablement réduit, je promenais mon regard sur quantité de cadrans aux chiffres les plus fantaisistes, certains défilant dans l’ordre croissant, d’autres au clignotement accompagné de bips péremptoires…
Je me souviens avoir un jour visité les entrailles d’un Boeing; à l’idée que chaque câble, chaque contacteur, chaque petit morceau de tuyau pourraient par leur défaillance provoquer une catastrophe, je mesure le privilège de vivre encore.
Autour de moi, j’observai à la dérobée cette forêt de technologies, je devais absolument endiguer la montée de mon imagination délirante.
En suivant l’un des innombrables câbles, comme si j’allais en saisir l’utilité, mon regard buta sur une sorte de boîtier.
Vous avez certainement déjà vu ces passionnés de modèles réduits guidant à distance l’objet vrombissant de leur jeux.
Il le font grâce à un boîtier bardé de petits palonniers maniés avec la plus infime précision. C’est le même boîtier que je voyais ici surmonté de cinq de ces réductions de manches à balai.
Aux extrémités de ces accessoires, deux mains animées d’une élégance raffinée leurs imprimaient une volonté qui me rassura immédiatement. Je pense que nous étions en de bonnes mains !
Je découvris bientôt que ces mains de fée appartenaient à notre pilote.
En espérant que lui, connaissait l’utilité de ce foutoir d’accessoires, je risquais quelques questions, histoire de m’offrir une contenance.
Je fus très vite conquis par une personnalité calme et rassurante, un homme d’expérience qui se prêta de bonne grâce au flot de questions émises par la curiosité d’un parfait ignare en la matière.
Le hublot de pont était devenu aussi noir que la vitre inférieure, j’appris à lire le sondeur : – 23,5 m.
Nous avions déjà la hauteur d’un immeuble de sept étages sur nos têtes…
C’est alors que notre pilote bien aimé – dans ces moments il est préférable d’être gentil –
décida d’allumer deux des projecteurs.
Cet éclairage, allez savoir pourquoi, me rassura un peu. En face de nous, rien, une masse verte de rien. En y regardant de plus près, je vis pourtant une multitude de petits éléments en suspension dans l’eau qui montaient tranquillement devant le hublot.
J’appris qu’il s’agissait du phytoplancton et qu’il ne montait pas, par contre nous, nous descendions….
– 60 m, – Regardez bien en face, nous arrivons à la falaise !
Alors comme un fantôme qui émergerait sans bruit d’une brume épaisse, j’aperçus un grand pan de montagne, un négatif de montagne à – 60m…
Son flanc blanc comme recouvert d’une épaisse couche de neige était prolongé de parties rocheuses verticales et menaçantes, quel spectacle !
Afin d’un peu me rassurer, j’affirmai d’une voix tranquille :
– Nous sommes sans doute au pied de la falaise !?
Suite à la réponse : Non mais à peu près à la moitié, j’optais pour un silence contrit.
Le sonar m’indiqua une légère remontée, j’en fus très satisfait.
– Nous allons maintenant arriver à l’épave, regardez bien en face, vous allez apercevoir son mât !
Ecarquillant les yeux pour m’abandonner à l’extase du moment, je vis effectivement émerger du néant, d’abord une sorte de ligne droite à peine perceptible, puis peu à peu cette ligne prit forme nous offrant la vision d’un mât incliné vers l’arrière et attendant depuis 136 ans que quelqu’un le redresse…
Alors notre pilote amorça une imperceptible descente nous assurant que nous allions voir le pied de ce mât.
J’observai cet orfèvre diriger les onze tonnes du submersible au millimètre près, du bout des doigts… Pourvu que l’on ne reste pas coincé sous le mât !
En effet regardant par le hublot du toit, je pouvais voir le haut du mât, incliné par dessus le bateau…
Le tour de L’Hirondelle fut effectué en un temps impossible à déterminer tant la fascination était totale.
Moi qui ne conçoit un bateau que sur l’eau précédant un scintillant sillage, la vision de cet oiseau misérablement échoué était pathétique.
A la fois imaginer cette Hirondelle toute de bois sculpté et d’acier, propulsée par un antique moteur crachotant une fumée noire, puis la voir s’éventrer sur les enrochements de la Becque pour finir en lent vol-plané sub-aquatique un peu comme le ferait la raie majestueuse.
Les chiffres rouges du sonar décroissant conjointement à mon angoisse, j’en profitais pour questionner derechef notre pilote.
– Comment en êtes-vous arrivé à piloter le Forel ?
– Par le biais du vol en aile Delta.
Pensant être victime de l’ivresse des profondeurs, mon interlocuteur me rassura :
– En passionné de l’aile Delta, j’ai fait la connaissance de Bertrand, le fils de Jacques Piccard, vous savez, l’aérostier !
Le sonar n’affichait plus que – 18m, je sus alors que le Forel nous ramènerait à la lumière, le hublot de pont peu à peu diffusa la clarté bienfaisante, cinq, quatre, trois, deux mètres, le ciel apparut les gouttes perlant sur le dôme désormais prêt à s’ouvrir.
Le sourire de Monsieur Chappuis me réconcilia définitivement avec la plongée en sous-marin et le mauvais temps. Même sous la pluie, notre pays est très beau.
De retour au ponton, Monsieur Piccard et sa collaboratrice nous attendaient.
– Vous avez aimé ?
– Formidable
– Pas de problèmes ?
– Non ! En sommes, c’était moins impressionnant qu’il n’y paraît au premier abord..
.Il est des événements dont on ressort, plus tout à fait le même.
La Tour de Peilz, juin 1998




30 July, 2021
© Sailing Energy / GC32 Racing Tour
Vincent Riou
… Dans un bon rebat !



