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Buts

Nos géniteurs, nos éducateurs, nos chefs, les politiciens et les chefs de service, en résumé, tout ce qui a des genoux et marche avec autorité, tous ces promus de la démocratie, tous l’ont dit : dans la vie, il faut avoir des buts.

Forts de cette vérité sans appel et calibrés d’obéissance, nous nous sommes tous mis laborieusement en quête de buts.

Nous avons cherché par nous-mêmes puis, solidarité désintéressée oblige, nous avons sérieusement été aidés… alors ce qui devait arriver arriva, nous avons trouvé !

Chacun selon ses moyens, ses dispositions, ses prédispositions assorties d’influences collatérales, chacun a rehaussé la morosité de son quotidien d’un seul but pour les plus modestes, les riches se permettant de les cumuler.

Le but devenait le gaz rare de nos oxygènes méphitiques, le patrimoine enrichissant nos déserts arides…

Alors la renaissance de nos sens braqués sur les cibles les plus variées ne se fit pas attendre. Les buts nous offrirent ce bouillonnement intérieur, cette sorte de fébrilité intestine nous assurant que nous étions bien en vie.

Nous nous sommes surpris à charger nos regards de concupiscence, à loucher sur de séduisants objectifs, à caresser des projets de conquêtes, de finalités, ceci pourquoi pas jusqu’à l’inaccessible.

Nous avions ainsi confondu buts et fantasmes, l’agglomérat ainsi obtenu fut baptisé : ambition.

Nos géniteurs, éducateurs, nos patrons, les politiciens et les chefs de service, enfin, satisfaits du résultat constaté, eurent la bonne idée d’assortir leur premier axiome d’un autre tout aussi lumineux : non seulement, dans la vie, il fallait avoir des buts, mais il était indispensable d’aller jusqu’au bout de ses buts, bien dit !

Grande satisfaction chez tous les bénéficiaires de cette technique qui virent leurs horizons s’éclaircir : contrairement aux caprices, fugaces par essence et formulés par des gens indignes de confiance, les buts et leurs conclusions étaient les garants d’affaires florissantes, à long terme !

Le boulet du but ne suffisant pas, on y ajoutait la chaîne…

Alors, tel le bagnard fixant la porte de la prison, tous et toutes braquèrent leurs volontés bandées en direction d’illustres aspirations.

   Considérons un match de football. Même le plus béotien des ignares en la matière comprendra rapidement les subtils rouages de ce jeu hautement intellectuel et générateur de racisme sous-jacent.

Douze joueurs culottés de bleu rayé rouge tenteront par tous les moyens d’infliger des buts à douze joueurs aux shorts rouges rayés bleu, lesquels conjugueront leurs efforts pour marquer des buts aux bleus…

Jusque là rien qui étonne. Mais il conviendra de ne pas négliger l’empêcheur de shooter en rond : le gardien de but.

Durant plus d’une heure et demi, douze orfèvres du ballon rond tenteront de réaliser leurs buts, réalisation contrecarrée par douze adversaires ayant les mêmes intentions… et deux pauvres mecs feront tout ce qu’ils peuvent pour empêcher la réalisation de ces volontés !

On ne saura jamais pourquoi ils ne se mettent pas ensemble pour viser les mêmes buts, ou pourquoi ils ne suppriment pas les gardiens…

Conclusion provisoire : lorsque vous visez un but, feintez le gardien ! car il y a toujours quelqu’un qui voudra vous en empêcher.

Or un but, c’est bien connu, en appelle un autre, si possible encore plus beau : 2 buts à 1 ne seront jamais aussi beaux que 3 buts à 1 !

Ceci, confirmera s’il en était encore besoin la triste réalité selon laquelle un but atteint se vide de tout intérêt au profit du suivant dès lors unique sujet en point de mire.

Combien de buts émergeant d’horizons lointains furent l’objet de sacrifices et d’efforts conjugués, pour se voir abandonnés aussi sec…

Cette vieille maison en ruines fut retapée à grands coups de dimanches et de vacances sacrifiées, le travail accompli, elle n’eut plus aucun intérêt.

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